Ce 15 novembre, à l’occasion d’une table-ronde, cinq acteurs de cette 4e révolution industrielle nous ont livré leurs impressions.
 

Où en est aujourd’hui l’industrie 4.0 en Wallonie ?

Fanny Deliège : « Le dernier baromètre de maturité numérique que vient de publier Digital Wallonia fait le point sur la digitalisation des entreprises du sud du pays selon plusieurs axes : l’infrastructure, les organisations, les processus et les flux d’information ainsi que la stratégie. Il en résulte que globalement, le secteur industriel en Région wallonne est en bonne position ; il connaît une évolution positive sur quasiment l’ensemble de ces axes, en particulier en matière de stratégie de digitalisation. La maturité numérique et technologique de notre industrie 4.0 se traduit par le développement de technologies avancées telles que l’intégration de la simulation numérique, la réalité augmentée, l’intelligence artificielle et la blockchain En 2015, l’intégration de ces technologies était encore quasiment inexistante ! Aujourd’hui, bon nombre de PME wallonnes ont commencé à développer des prototypes et à utiliser certaines de ces technologies. »

Alexandre Mirzabekiantz : « Pour l’instant, de nouvelles technologies arrivent en effet sur le marché : la 5G pour le mobile, l’évolution du câble sans le recours à la fibre, l’internet des objets, etc. Toutefois, nous sommes dans un round d’observation entre entreprises et fournisseurs d’accès : les premières se demandent ce que les seconds peuvent leur apporter, tandis que les fournisseurs veulent savoir quels avantages ils vont en retirer. »

F. Deliège : « Plus une entreprise est grande, plus vite elle a tendance à se développer. A contrario, plus elle est petite, plus elle rencontre des difficultés en termes de ressources disponibles. Or, l’écosystème de la Wallonie est constitué principalement de petites PME. La maturité numérique est dès lors moins grande chez nous que, par exemple, en France ou l’Allemagne, où les entreprises sont de plus grande taille. »

Charlotte Gomez : « Actuellement, on observe une convergence entre les systèmes OT et IT vers des systèmes intelligents et interconnectés. Ceux-ci permettent le développement de nouveaux processus business à travers l'intégralité de la chaîne de valeurs : R&D, production, logistique, marketing, ventes et services aux clients finaux. Cela amène son lot de défis et la mise en place d’une data-driven culture. Or de nombreux départements au sein d’une entreprise travaillent encore en silos. Il est donc primordial que les décisionnaires « business » comprennent et saisissent le plus vite possible les opportunités liées à l’industrie 4.0 afin d’en retirer un avantage concurrentiel et d’enrichir leur offre clients. »

A. Mirzabekiantz : « Le problème des données est effectivement important. Beaucoup d’entreprises, surtout parmi les plus petites, sous-estiment la valeur de ces données. Il faut aujourd’hui une vision plus systémique de l’organisation des données, de manière à pouvoir établir des connexions entre elles et générer ainsi de l’information supplémentaire. »

Jean-Claude Noben : « Agoria, avec son partenaire technologique Sirris, a mis au point un programme - Made Different - porté par Digital Wallonia. Il porte sur 7 grands axes afin d’aider et d’accompagner les PME dans leur structuration. L’un de ces axes est le World Class Manufacturing : les sociétés doivent disposer d’équipements leur permettant de fabriquer leurs produits ou leurs services de manière efficiente. Cela signifie non pas qu’on doit nécessairement disposer de la machine dernier cri, mais bien de la mieux adaptée compte tenu de qu’on veut développer. »
 


 

Quels sont les autres axes de ce programme ?

J.-C. Noben : « Il y a le Digital Factory, lié à l’importance de l’information numérique ; le Smart Factory, qui permet aux entreprises de travailler sur des usines intelligentes ; le End to End Engineering, en vue d’orienter les entreprises vers un travail, non plus en séquence, mais en commun, afin d’être plus rapidement sur le marché ; l’écoproduction, dont l’objectif est de produire des pièces et services consommant le moins d’énergie possible ; le Network Production, visant à ce que les entreprises collaborent entre elles pour faire face à la concurrence mondiale. Le dernier axe, le plus important à mes yeux, est le potentiel humain : quand on automatise une ligne de production, ce n’est pas pour supprimer de l’emploi mais pour aider l’opérateur ! »

 

Où en est la formation par rapport aux profils recherchés ?

Thierry Devillez : « L’industrie 4.0 pose des questions auxquelles nous n’avions pas eu à faire face jusqu’à présent dans les techniques d’apprentissage, que ce soit en formation initiale ou continue. Compte tenu de la rapidité de son évolution, toute technologie est très vite frappée d’obsolescence. En conséquence, il faut mettre en place, encore plus qu’avant, un système de suivi qui améliore les compétences techniques et qui dote les individus de capacités d’apprentissage, de travail d’équipe et de prise d’initiative. Ces concepts de compétences-clés, dont on entend parler au niveau européen depuis 2006, doivent encore être développés dans les entreprises, dans l’enseignement et chez les opérateurs de formation. »

F. Deliège : « Actuellement, selon Agoria, plus de 30 000 postes sont vacants rien que dans l’industrie technologique. Parallèlement, seuls 10 % des entreprises wallonnes - essentiellement les grandes - forment au numérique. Or, pour implémenter une transformation industrie 4.0, il est primordial d’impliquer le personnel dès le début du projet de transformation. »

Th. Devillez : « En matière de formation, les responsabilités doivent être partagées entre les pouvoirs publics, les entreprises et les individus. Celles des pouvoirs publics se situent au niveau des territoires, des métropoles et des bassins d’emploi. Celles des entreprises varient selon leur type de métier, leur taille, leur structure organisationnelle, etc. Lorsque son segment d’activité est trop précis pour être pris en charge par les pouvoirs publics, l’entreprise se doit de mettre en place de nouvelles techniques pédagogiques, du coaching, de l’accompagnement. Au niveau des individus enfin, il est évident aujourd’hui que les gens devront apprendre toute leur vie en raison de l’obsolescence technique. »

A. Mirzabekiantz : « L’obsolescence technique a évidemment un impact en matière d’emploi et de ressources humaines. Par exemple, les télécoms ont connu une grosse vague de recrutement entre 1995 et 2000, lors du boom des réseaux mobiles. De manière générale, toute entreprise doit pouvoir suivre de telles vagues en fonction des évolutions technologiques. Cependant, souvent, les sources se tarissent. En ce moment, la demande est par exemple très forte pour des data scientists capables de gérer le traitement de données, l’intelligence artificielle, les nouvelles normes en matière de sécurité et de confidentialité, etc. Il faut du personnel apte à gérer une complexité d’informations sans cesse croissante. »

Th. Devillez : « Le défi du data scientist est effectivement d’être capable de mettre en place une gestion efficace des données, tant en matière de qualité que de quantité. Mais leur formation doit aussi être axée sur la compréhension des processus en entreprise. Par ailleurs, les techniciens industriels doivent aussi pouvoir acquérir des compétences numériques. »

Ch. Gomez : « D’ici à 2020, l’Europe projette une pénurie de 500 000 jobs dans le domaine des nouvelles technologies. Il est donc crucial de bien préparer nos étudiants à cette réalité, tout en mettant l’accent sur la formation continue des actifs en entreprise. Une piste à mieux exploiter est le renforcement des partenariats entre les pouvoirs publics et le privé. Enfin, en matière d’intelligence artificielle, la vision de Microsoft est de rendre celle-ci accessible à tous. Nous investissons 5 milliards de dollars sur 4 ans dans ce domaine afin de continuer à innover et simplifier l’accès aux technologies IoT et Intelligent Edge computing. »

J.-C. Noben : « L’industrie 4.0 s’accompagne de créations d’emplois, ce qui est une bonne nouvelle. Toutefois, il ne faut pas oublier que des emplois vont également muter. Un opérateur machine, par exemple, ne peut plus aujourd’hui se contenter d’appuyer sur un bouton sans savoir ce qu’il se passe après. Il devient pilote d’une ligne de production, avec une responsabilité sur la qualité du produit ou du service à fournir. C’est un défi énorme en matière de formation. Ce qu’il faut dans l’industrie 4.0, c’est beaucoup plus de cerveaux et moins de bras ! Cela nécessite un changement de culture des personnes impliquées dans les industries, notamment manufacturières. »

 

En matière d’infrastructures, quelles solutions peuvent être développées pour accompagner la mise en place de l’Industrie 4.0 ?

Th. Devillez : « Il est nécessaire de regrouper des PME, de conscientiser. La dynamique en cours au niveau wallon repose sur la création de démonstrateurs de deux types. Le premier est une chaîne de production intégrée : il s’agit de sensibiliser face à un outil regroupant les grands éléments de l’automatisation, de la robotisation et de la couche numérique. Cet outil n’existe que de façon trop parcellaire. Le second type correspond à des réflexions en profondeur sur les processus, les produits et l’articulation des différents intervenants dans l’entreprise. Ce projet ne peut fonctionner que si l’ensemble des acteurs sont autour de la table. La Wallonie compte aujourd’hui de petites entreprises qui ont des solutions vraiment innovantes et qui essayent de s’imposer à l’international. L’idée est de porter leurs solutions dans ce démonstrateur 4.0. »

Ch. Gomez : « On estime que d’ici à 2025, au niveau mondial, 20 milliards d’appareils seront connectés, soit trois fois la population mondiale. L’industrie 4.0, qui repose notamment sur les technologies IoT et AI, permet aux entreprises d’optimiser leurs opérations et ainsi réduire leurs coûts de production et de consommation énergétique, mais aussi de développer de nouvelles offres clients en enrichissant leurs offres de produits. Au niveau des infrastructures, tout cela se traduit par la gestion d’un grand nombre de données et une demande de puissance de calcul très élevée et de stockage quasiment illimitée. Ceci n’est aujourd’hui possible que via le cloud, qui a le double avantage d’être un outil très flexible et ne nécessitant aucun investissement à l’entrée. »

J.-C. Noben : « Il est également essentiel de savoir ce qu’on fait de toutes ces données générées par l’ensemble des appareils connectés. Sont-elles toutes utiles ? Comment trier ces données pour qu’elles redescendent de manière intelligente vers un service ? Pour cela, il faut être capable de les analyser et d’aller chercher, dans ces milliards de données, celles qui sont essentielles. »

Ch. Gomez : « Il faut évidemment aussi des solutions qui soient très sécurisées, depuis les appareils connectés (IoT devices) jusqu’au cloud, et inversement. Au-delà de la sécurité, il ne faut pas oublier les aspects lié à la compliance : transparence, confidentialité et contrôle des données. »

A. Mirzabekiantz : « Beaucoup de PME sous-estiment l’état de l’infrastructure à leur disposition, tout en surestimant le coût qu’elle engendrera. C’est entre autres le cas dans l’agriculture, où le potentiel est sous-estimé et insuffisamment exploité, notamment pour l’étude de la qualité des sols, le suivi de la lactation et la reproduction du bétail. Ces solutions sont pourtant applicables avec l’infrastructure existante ; il n’est pas nécessaire d’être connecté en 5G. »

F. Deliège : « Digital Wallonia soutient des initiatives en matière d’infrastructures, soit financièrement, soit en en faisant la promotion. C’est le cas dans le cadre du plan CATCH à Charleroi, avec un hub en advanced manufacturing qui permettra de faire émerger des projets innovants liés au développement de technologies de pointe en industrie. Sirris a également mis en place à Liège un hub en product development. Il y a donc pas mal de projets liés aux infrastructures. »

A. Mirzabekiantz : « Nous avons récemment signé un accord avec l’aéroport de Charleroi qui met à leur disposition des solutions ne nécessitant pas la 5G ni la nouvelle génération de Wi-Fi. Ces solutions analysent le flux de passagers dans l’aéroport, de manière à les optimiser et à leur proposer une série de solutions et d’informations comme le smart parking. Il s’agit là de la réservation à l’avance de sa place de parking, avec reconnaissance de la plaque d’immatriculation à l’entrée. En fait, bien des processus existent déjà mais sont encore largement sous-estimés, comme la gestion de l’éclairage et de l’énergie pour les smart cities et dans les bâtiments. »
 


 

Quelle est la clé du succès pour le développement d’une industrie 4.0 ?

F. Deliège : « Cela commence par une bonne collaboration des différents opérateurs. Le programme Made Different Digital Wallonia vise à accompagner et sensibiliser les entreprises en ce sens. 35 partenaires opérateurs wallons collaborent à ce programme : centres de recherche, centres de compétences, clusters, intercommunales, centres d'entreprise et d'innovation, etc. »

Th. Devillez : « Il en va de même dans la formation continue, où il faut décloisonner les acteurs. Le challenge des techniques qui évoluent très vite nous force réellement à fédérer nos moyens et à ne plus agir seulement au niveau d’une région mais, au minimum, au niveau d’un État, voire en s’ouvrant à des acteurs périphériques et internationaux. »

Ch. Gomez : « Pour réussir une transformation industrie 4.0, quatre points sont essentiels. Un : le leadership doit adopter une culture du changement, de la prise de risque, de la remise en question, de la réévaluation du business model, etc. Deux : les entreprises doivent adopter une culture axée sur les données et élaborer leur stratégie par rapport à celles-ci (« data driven strategy ») car c’est finalement à partir de ces données qu’une entreprise pourra développer sa stratégie différenciatrice et concurrentielle. Trois : elles doivent réfléchir en termes d’écosystème ; chaque société devient une « software company », ce qui va lui permettre d’établir de nouveaux partenariats, précédemment inimaginables, notamment grâce à l’environnement cloud. Quatre : il faut avoir la volonté d’avancer vite, sans tergiverser, et de tester et lancer des projets de façon agile. »

A. Mirzabekiantz : « Souvent, des entreprises qui annoncent vouloir se numériser ne le font pas, car soit le leadership ne suit pas, soit elles ont été trop gourmandes. À cet égard, je conseille d’établir un plan qui soit ambitieux mais réaliste. Le projet doit être géré étape par étape et le personnel de l’entreprise doit être en mesure de pouvoir suivre. »

J.-C. Noben : « Aujourd’hui, on manque cruellement de cerveaux, d’opérateurs pour pouvoir faire fonctionner les lignes modernes et intelligentes. Il y a plusieurs actions à entreprendre : donner envie aux jeunes de se diriger vers les métiers technologiques ; les former adéquatement ; faire évoluer les connaissances du personnel déjà en place dans les métiers en mutation, notamment via les centres de compétences. »