Nous avons fait le tour de la question lors d’une table ronde réunissant 8 acteurs autour de Didier Gosuin, le ministre bruxellois de l’Économie et de l’Emploi.
 

Pour un entrepreneur, quels sont les atouts de Bruxelles ?

Didier Gosuin : « Le taux entrepreneurial de la Région bruxelloise est le plus important du pays : 12,9 % contre 10,5 % en Wallonie. On y crée en outre 30 % des startups belges dans les nouvelles technologies, soit le pourcentage le plus important du pays. Tout ceci s’explique notamment par la proximité des grands groupes économiques, du secteur bancaire, des grands hôpitaux et des universités. La capitale regorge aussi de multiples possibilités d’accueil, d’accompagnement et de travail collaboratif. Enfin, c’est aussi à Bruxelles que se développent de nouvelles niches : économie sociale, économie circulaire et toute expression entrepreneuriale innovante. Ceci attire aussi les jeunes en recherche de nouvelles manières d’entreprendre. »

Vincent Hebbelynck : « Beaucoup de moyens sont en effet donnés en Région bruxelloise pour que l’entrepreneur puisse s’entourer de personnes expérimentées. Composées d’experts et de coaches, les startups studios permettent par exemple de soutenir l’entrepreneur afin qu’il puisse se focaliser sur le cœur de son projet d’entreprise. En ce qui concerne les aspects télécom et IT, Proximus offre une gamme de solutions dédiée à l’entrepreneur afin qu’il puisse se focaliser sur le cœur de son projet d'entreprise. »                                                                                                           

A Bruxelles, le nombre de data transférées est en passe de doubler chaque année. La mise en place rapide de la 5G est un enjeu important. - Xavier Dehan
 

Anthony Shaikh : « Il y a sept ans, nous avons fondé ADMOS, notre société de Design & Build, à Bruxelles. Dès la première année, nous avons pu décrocher de bons contrats grâce à la présence de la Commission européenne et des nombreuses sociétés internationales. L’année suivante, notre société comptait déjà 50 personnes et signait des contrats jusqu’à Abu Dhabi. La présence des sociétés internationales nous a permis d’avoir cette visibilité internationale. Après trois ans, nous étions numéro 1 sur le marché. »

Quentin Hamoir : « Nous nous réjouissons que le climat politique soit favorable aux PME à Bruxelles, comme en témoigne le Small Business Act. Il est important d’être soutenu dès le départ. N’oublions pas non plus que la diversité, la multiculturalité, peut renforcer l’entrepreneuriat.

Hugues Derème : « De nos jours, l’économie est tirée en grande partie par l’innovation. Dans un contexte de progrès technologiques et d’économie de la connaissance, certains leviers permettent aux entrepreneurs non seulement de se protéger, mais aussi et surtout de trouver du financement et de valoriser leurs actifs immatériels. La propriété intellectuelle - c’est-à-dire les marques, modèles, brevets, mais aussi les secrets d’affaires, etc. - en fait partie : c’est une boîte à outils fantastique qui engendre un taux de croissance bien plus rapide pour les entreprises. À Bruxelles, le tissu économique est majoritairement fait de PME, mais celles-ci sous-utilisent souvent la propriété intellectuelle, pensant à tort que c’est trop cher ou trop compliqué. Au BOIP, environ 80 % des déposants de marques sont des sociétés de moins de 10 employés ! »

Nicolas Vautrin : « Bruxelles est aussi un hub de connaissances au niveau technologique et scientifique grâce à la présence des universités et hautes écoles. On compte aussi la présence de toute une série de communautés dans les nouvelles technologies , telles que la Brussels Data Science community. Tout cela stimule et renforce la création de startups technologiques et innovantes. De son côté, Innoviris vient également de lancer un nouveau programme de financement pour les starters. Il permet de pouvoir tester une idée ou un concept, avant que l’entrepreneur ne se lance dans un développement coûteux, ou démarrer une recherche de fonds privés. Il peut ainsi rapidement valider son idée et diminuer le risque lié aux investissements futurs. »

À Bruxelles, les problèmes de mobilité ont un impact négatif sur l’équilibre travail - vie privée, pourtant si important. - Anthony Shaikh

Nadine Rouge : « Bruxelles dispose du pôle académique le plus important de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Tous réseaux confondus, cela représente 300 000 étudiants, et donc un important vivier d’entrepreneurs et d’intrapreneurs potentiels. Pour le faire éclore, il est essentiel, dans les formations, de développer, comme c’est le cas à l’EPHEC, la pédagogie entrepreneuriale, d’allier théorie et pratique, de favoriser l’interdisciplinarité et de collaborer avec le tissu économique local pour créer des « FabLabs », de nouveaux métiers et éviter de travailler en silos ! »

Marie Brouwez : « S’isoler est effectivement l’erreur à ne pas commettre lorsqu’on lance une entreprise. Il faut s’entourer d’autres entrepreneurs et de compétences diverses, ainsi que challenger ses idées. Pour ce faire, le coworking offre un vivier intéressant : il permet par exemple d’y rencontrer de futurs associés ou des investisseurs potentiels. Enfin, Bruxelles est le parfait marché test par sa petite taille et sa complexité - on y parle au bas mot trois langues. Le fait d’y réussir une entreprise permet a priori de s’étendre ensuite de manière exponentielle à l’international. »

Xavier Dehan : « 20 % du PIB national est produit à Bruxelles, qui compte 30 000 entreprises et 70 000 indépendants. C’est donc un endroit stratégique pour toutes les entreprises. Telenet a lancé la campagne « On va vous booster la ville », avec la volonté d’offrir la connectivité la plus rapide de tout Bruxelles. Si la Belgique est 8e sur 28 pays en matière d’interconnectivité - ce qui n’est pas mal du tout, elle perd cependant de la vitesse par rapport à d’autres pays. En revanche, nous n’enregistrons pas de bons résultats en matière d’e-commerce. Telenet offre ainsi des sessions de coaching en accélération digitale pour les PME. En amont, des efforts doivent encore être entrepris, notamment en matière de formations dans l’univers des technologies et des mathématiques. »
 


 

Les ressources humaines constituent un axe fondamental pour toute entreprise. Quel regard portez-vous sur cet aspect ?

Nadine Rouge : « Il est important d’investir dans le capital humain, de développer, en parallèle des hard skils, des soft skills pour faire face à la numérisation et l’intelligence artificielle. En matière de compétences, il s’agit de développer les 4 « C »: créativité, esprit critique, collaboration et capacité à communiquer. Autre nécessité : créer de nouvelles formations comme celles en analyse de données ; il faut entre autres valoriser les Small Data générées au quotidien par les PME et essentielles dans le tissu économique, les Big Data concernant bien plus les grandes entreprises. »

Didier Gosuin : « Grâce au vivier de son enseignement, la capitale a, de loin, le taux de personnes hautement qualifiées le plus important du pays. Toutefois, en parallèle, elle a aussi un très haut taux de non-qualifiés. Ceci n’est pas lié au niveau d’enseignement proposé par nos universités et hautes écoles, mais plutôt au manque d’intérêt des jeunes - en particulier les jeunes femmes - pour les sciences, les mathématiques et les qualifications techniques. »

Anthony Shaikh : « Il reste néanmoins encore un grand travail à accomplir au niveau de l’infrastructure des hautes écoles. Il est triste par exemple de constater les différences d’infrastructures entre les écoles d’architecture Saint-Luc Bruxelles et Saint-Luc Gand. Si l’on veut donner une éducation correcte aux jeunes, il faut une infrastructure adaptée. Je pousse donc le ministre à investir dans des bâtiments durables et dans l’informatisation des écoles. »

Vincent Hebbelynck : « Les connaissances dont nous aurons besoin demain ne sont pas forcément présentes aujourd’hui dans l’entreprise ou à la sortie des écoles. Beaucoup de personnes pourraient être ciblées par de nouvelles formations. à cet égard, Proximus a toujours investi dans les formations, non seulement pour ses propres besoins mais aussi pour l’aspect économique de la Région. Ainsi, nous soutenons une série d’initiatives spécifiquement liées aux technologies de l'information et de la communication : École 19, B Central, etc. »

Bruxelles est aussi un hub de connaissances au niveau technologique et scientifique grâce à la présence des universités et hautes écoles. - Nicolas Vautrin

Hugues Derème : « Je suis bien d’accord. Les formations doivent être en phase avec les métiers de demain. Au BOIP, nous avons mis sur pied un module d’apprentissage en ligne gratuit - ThatsIP -, destiné aux étudiants du supérieur. C’est un vrai succès ! Et nous investissons énormément pour informer et sensibiliser les entrepreneurs, notamment via l’organisation de workshops sur la propriété intellectuelle. »

Quentin Hamoir : « En tant que groupe de services pour indépendants, nous ressentons le besoin des entrepreneurs de pouvoir disposer d’un réseau, de pouvoir entrer en contact avec d’autres entrepreneurs afin qu’ils puissent échanger leurs expériences. Ensemble avec notre partenaire UNIZO, nous organisons des initiatives qui connectent les entrepreneurs. »

Marie Brouwez : « Tout évoluant tellement vite, il est en effet important de pouvoir rester dans un environnement, un univers entrepreneurial permettant de rester au courant de l’évolution des nouvelles technologies. Silversquare organise plus de 250 événements par an, souvent dans le domaine de la technologie et toujours en lien avec l’entrepreneuriat afin d’informer les créateurs d’entreprises de ce qui se passe à l’extérieur. »

 

Ne faut-il pas aussi beaucoup plus inciter les jeunes à l’esprit entrepreneurial ?

Didier Gosuin : « Lorsqu’on interroge nos jeunes sur leur envie d’être entrepreneur, 49,4 % d’entre eux estiment qu’il y a trop de risques à se lancer comme entrepreneur, alors qu’on atteint à peine 30 % dans les pays anglo-saxons. Il est important de changer les mentalités pour que l’échec soit perçu comme un apprentissage. Afin de briser ce carcan psychologique, j’ai lancé, il y a cinq ans, un programme pédagogique pour que les enseignants transmettent aux jeunes la culture entrepreneuriale. »

Nadine Rouge : « Je vous rejoins totalement sur la nécessité d’intégrer cette « erreur apprenante » pour les étudiants. à Bruxelles, la plateforme YET leur propose plus d’une cinquantaine d’initiatives émanant d’universités et de hautes écoles, tant en termes de programmes de sensibilisation que d’accompagnement à la création d’entreprises. Il s’agit là d’une possibilité pour eux de tester leurs idées, de passer de l’idée, au projet de création et ensuite de croissance de leur entreprise. Depuis janvier 2017, le statut social et fiscal de l’étudiant entrepreneur offre en outre un réel plus. »

Quentin Hamoir : « Il ne faut néanmoins pas sous-estimer les risques. Pour pallier cela, Liantis conseille les startups et organise des sessions d’information et de soutien à destination des entrepreneurs. Nous venons d’introduire une demande de projet à Bruxelles afin d’organiser des « marchés-conseil ». Nous souhaitons toucher les entrepreneurs qui désirent laisser leur entreprise à d’autres. Même si l’entreprise n’est plus viable en soi, il est possible qu’elle garde une plus-value pour le tissu économique. »

Les PME sous-estiment l’impact de la propriété intellectuelle, une boîte à outils qui engendre un taux de croissance rapide pour les entreprises. - Hugues Derème

Vincent Hebbelynck : « La phase de l’entrepreneuriat la plus propice à une collaboration avec de grandes sociétés comme Proximus est celle du début de croissance, après que le modèle commercial ait été démontré. Nous parlons alors de scale-up. C’est l’une des raisons pour lesquelles nous investissons dans le projet Co.Station, le plus grand espace du pays dédié aux startups et scale-ups du secteur numérique. En tant que grande société, nous avons besoin, pour notre part, de nous inspirer culturellement de petites structures dynamiques. De leur côté, celles-ci bénéficient de toutes les connexions commerciales et connaissances en marketing, finances, etc., qu’une grande société peut leur apporter. »

Hugues Derème : « Un autre élément pour mesurer le dynamisme économique de Bruxelles est la propriété intellectuelle. Il y a une corrélation entre le nombre de dépôts de marques et le dynamisme d’un pays ou d’une région déterminée. Nous suivons donc de très près les statistiques de dépôts par région. Des études montrent aussi un lien clair entre dépôt de marque et processus d’innovation : c’est bien normal si l’on se rappelle que l’innovation s’opère aussi dans les services et que nos économies - à Bruxelles comme ailleurs dans le Benelux - sont des économies de services. »

 

Un défi pour les entreprises est la problématique de la mobilité. Comment la résoudre ?

Anthony Shaikh: « Même si l’on constate certaines améliorations comme dans le quartier nord de Bruxelles, le problème de mobilité a toujours un impact important dans la capitale. Lorsqu’on écoute les CEO de grandes sociétés, on entend bien que la mobilité fait partie du top 3 des points décisionnels quant à une installation éventuelle à Bruxelles. Google a par exemple choisi Dublin comme centre européen, principalement à cause de ce problème. À Bruxelles, certaines personnes passent plus de 60 minutes dans leur voiture rien que pour se rendre à leur travail. Ceci empiète sur l’équilibre travail - vie privée, pourtant si important. »

Xavier Dehan : « En termes de mobilité, on ne peut pas vouloir tout et son contraire ! Bruxelles est victime de son succès : la ville se remplit et se vide de ses travailleurs tous les jours. La mobilité est l’affaire de tous : tant du côté du pouvoir public que des entreprises. Du côté des politiques publiques, il y a déjà une offre incroyable en matière de transports publics ; plus de 400 millions de trajets sont notamment effectués par la STIB chaque année. Du côté des entreprises, un certain nombre de solutions se mettent en place, notamment en matière de budget mobilité. »

Nadine Rouge : « La responsabilité est collective et individuelle ; il faut changer les mentalités. Il est nécessaire d’avoir une approche réflexive et critique de nos pratiques d’enseignement. Une piste est d’amener plus de Blended Learning, soit un mode d'apprentissage omnicanal, modulaire, alliant l’e-Learning et le présentiel. Il faut dès lors réfléchir aux activités d’apprentissage pouvant être réalisées dans un établissement d’enseignement, sur le terrain, ou à domicile. »

Vincent Hebbelynck : « Pour l’entrepreneur, un défi sociétal est souvent le déclencheur dans la recherche de solutions créatives. En termes de mobilité, de belles initiatives existent aujourd’hui : les vélos et trottinettes électriques, la création de centres délocalisés, etc. Ces solutions sont positives à la fois pour la mobilité et pour l’environnement. Par ailleurs, je ne pense pas que le but de Bruxelles doit être d’attirer tous les Belges en son centre ! »

Didier Gosuin : « Les pouvoirs publics ont une part de responsabilité : ils n’ont pas suffisamment investi dans les transports en commun, dans l’aménagement de leurs infrastructures, etc. Il faut toutefois envisager d’autres possibilités de déplacement : partage, covoiturage, changement de la notion de propriété du véhicule, moyens de déplacements alternatifs, moyens de communication virtuels ou travail en groupes. Il faut que chacun adapte ses comportements. Il est probable que les technologies de la communication aideront aussi à apporter des solutions. »

S’isoler est une erreur lorsqu’on lance une entreprise. Il faut s’entourer d’autres entrepreneurs et de compétences diverses. - Marie Brouwez

Nicolas Vautrin : « Il existe effectivement déjà pléthore d’alternatives comme les vélos électriques, la care sharing ou les trottinettes en libre service. L’une des problématiques est d’amener le citoyen à y recourir. Cela passe notamment par des applications multimodales, telles que Joyn Joyn, permettant d’optimiser au mieux nos trajets. Par ailleurs, lorsqu’on parle de mobilité, il y a bien sûr diverses problématiques comme les infrastructures routières, la voiture et les transports publics, mais aussi une série de flux en matière logistique qui méritent d’être améliorés. C’est pourquoi Innoviris soutient plusieurs initiatives visant à optimiser les tournées pour le transport de colis ou encore à repenser les flux de transport pour le matériel à destination des chantiers bruxellois. »

Quentin Hamoir : « Malheureusement, si les solutions alternatives ne sont pas suffisamment confortables, on ne les utilise pas. Au niveau de la STIB par exemple, la carte MOBIB est une carte unique mais les formules d’abonnement diffèrent fortement. Dès lors, on observe une dualité : même si chacun a conscience de l’importance de l’environnement, chacun reste dans sa voiture et continue à créer des embouteillages. Il faudrait un programme de mobilité étudié de manière globale afin de développer et d’intégrer les initiatives : améliorer les solutions de mobilité comme les transports en commun et les voitures autopilotées, tout en diminuant le nombre de navetteurs grâce à l’implantation de hubs aux bons endroits et de solutions comme le télétravail. »

Xavier Dehan : « A Bruxelles, le nombre de data transférées est en passe de doubler chaque année. On arrive donc assez rapidement aux limites de ce que la technologie peut offrir. Les besoins sont colossaux. Lorsqu’on en arrive à doubler des transfer data, en ce compris pour le mobile, on a en effet légitimement besoin de mettre en place la 5G. Parallèlement, l’arrivée d’un 4e opérateur en Belgique pourrait compromettre les énormes investissements effectués par Telenet. Pour 100 euros de recettes, nous sommes actuellement à 26 euros dépensés rien que dans l’infrastructure. »

Didier Gosuin : « Les grands opérateurs régionaux et nationaux ont investi environ 250 millions d’euros ces dernières années pour mettre au point des billettiques. Le problème, c’est que celles-ci ne se parlent pas, alors que l’on devrait en avoir une seule, commune, pour toute la zone de chalandage économique de la région bruxelloise, de Louvain à Nivelles voire à Charleroi. Avec le même ticket, on devrait pouvoir prendre le train à Louvain, puis un bus ou un métro à Bruxelles. Les nouvelles technologies devraient nous aider à résoudre ces difficultés dans les années à venir. »