Comment, en Région bruxelloise, comptez-vous faciliter la vie des entreprises et de l'entreprenariat ?

 

 

 

Didier Gosuin

 

 

 

Didier Gosuin : « Avant tout, il est important de souligner que Bruxelles possède le taux d'entreprenariat le plus élevé du pays : 9,4 starters/1000 habitants contre 7,1 en Flandre et 6,1 en Wallonie. C'est une économie essentiellement urbaine avec, certes, un taux de chômage qui reste élevé, mais en baisse continue depuis 3 ans. Bruxelles est donc le poumon économique du pays, notre économie représentant 20 % du PIB national et un PIB par habitant parmi les plus élevés d'Europe. Une trentaine d'entreprises naissent chaque jour. Nous sommes donc très loin du cliché - qui a encore parfois la vie dure - de la région sinistrée. »

 

« La philosophie politique de ce gouvernement est tout d'abord d'avoir voulu créer une seule agence pour l'entreprenariat. Auparavant, la multiplication des structures compliquait singulièrement la tâche des entrepreneurs et rendait les outils peu attractifs, empêchant de mettre en place une vision économique claire. Cette agence bruxelloise, qui sera opérationnelle dès 2018, coordonnera également les partenaires publics et privés en matière d'accompagnement des entreprises. Parallèlement, le 1819 reste la référence en matière d'entreprenariat avec son site internet, son numéro vert et son guichet physique. »

 

« Un autre chantier important consiste à sensibiliser les jeunes en ancrant l'esprit d'entreprendre dans les mentalités. Beaucoup de jeunes ont des idées d'entreprendre, mais ont peur de l'échec. Alors que dans le monde anglo-saxon, l'échec est considéré comme une expérience, ici, il est stigmatisant. Or, 23 % des start-ups innovantes belges sont bruxelloises : il existe donc bien une dynamique, mais celle-ci doit être amplifiée. »

 

 

Serge Vilain

Serge Vilain : « En matière de création de start-ups, il est clair que Bruxelles bénéficie d'un avantage considérable dans le cadre du Brexit. C'est une région polyglotte, caractéristique essentielle qu'on ne retrouve pas autant chez nos voisins et qui est susceptible d'attirer de nombreuses entreprises désireuses de quitter le territoire britannique. Je suis donc relativement optimiste en la matière, dans ce sens où nous possédons des avantages comparatifs non négligeables et des politiques qui ont pris les choses en main de manière anticipée. »

 

Philippe Matthis : « Au niveau mondial, on constate que plus de 50 % de la population vit en ville et qu'en 2030, ce chiffre grimpera à 65 %. Il faut donc rester attentif à l'équilibre des fonctions en ville. Nous avons constaté que dans les 25 plus grandes villes mondiales, 17 sont rattachées à un port. Celles qui s'en sortiront le mieux seront celles qui auront une mobilité réussie. Dans cette optique, être relié à un port constitue un atout considérable. »

 

Qu'en est-il de l'innovation et des marchés du futur ?

 

Didier Gosuin : « Il faut penser le développement économique non pas de manière globale, mais de manière sectorielle, et définir très clairement ce qui est envisagé comme secteur économique à haut potentiel, tant en termes de création de valeur ajoutée qu'en termes de créations d'emploi : e-santé, secteur numérique… Prochainement, nous allons aussi arrêter une première vision stratégique pour le développement industriel 4.0. Cette stratégie consistera à identifier les entreprises existantes en les aidant à réussir leur transition technologique, mais aussi en sortant du cadre figé de ce qu'on entend par "industrie". Parallèlement, il faut aussi être innovant dans les nouvelles opportunités porteuses de développement économique, comme par exemple l'économie sociale ou circulaire. Le gouvernement a adopté en 1ère lecture une ordonnance visant à briser le plafond de verre dans lequel se trouvaient les entreprises actives dans ce secteur, car l'économie sociale n'est pas que de l'insertion. »

 

 

 

 
Katrien Mondt
 

 

Katrien Mondt : « Les dépenses du PNB en matière de R&D s'élevaient à 1,5 % en 2013. Actuellement, elles sont de 1,8 %, ce qui est révélateur des progrès réalisés. En matière d'innovation dans les entreprises, Bruxelles est la seule région du pays où plus de 50 % des sociétés innovent. Le tissu existant est excellent, même avec un type d'économie de services qui n'est pourtant pas toujours propice en la matière. À peu près 75 % de tous les financements apportés par Innoviris le sont dans le secteur digital. Nous nous employons également à apporter aux start-ups un soutien, une guidance en matière d'accélérateur de technologie pour qu'elles puissent acquérir une taille leur permettant de devenir plus matures et de se pérenniser afin d'aborder plusieurs marchés. »

 

« Dans les nouvelles ordonnances, il faut souligner la plus grande ouverture vers la recherche et l'innovation coopérative et collaborative. Les TPE et PME - très largement majoritaires à Bruxelles - n'ont pas les moyens pour investir seules dans des grands projets de R&D. Si elles peuvent collaborer avec des labos universitaires ou des grandes entreprises dotées de la capacité de faire de la R&D, cela peut grandement dynamiser les initiatives d'innovation. De beaux exemples existent déjà : ainsi, Audi a entamé une collaboration avec une équipe de la VUB et va investir 10 millions sur son site pour le développement de batteries électroniques, un projet qu'Innoviris va subsidier à hauteur d'un peu plus de 2 millions. Je préciserais encore que 7 projets spin-offs sont en cours de développement cette année, ce qui est remarquable. 38 entreprises collaborent avec 23 labos universitaires en matière d'intelligence artificielle, un transfert de connaissances direct et immédiatement applicable. »

 

Bruno Lefébure : « Le secteur des hôpitaux fonctionne 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 avec une large panoplie de collaborateurs, allant du spécialiste des surfaces jusqu'à la neurochirurgie et la transplantation d'organes. Par ailleurs, on y soigne bien plus que la seule population bruxelloise, 30 % des patients venant de l'extérieur. Au niveau technologique, c'est un secteur en perpétuel renouvellement : une génération d'appareils permettant de faire de la chirurgie intracrânienne ne dure que quelques années avant d'être déjà dépassée. »

 

« Tout s'accélère et pour nos institutions, le dynamisme, la rapidité et la flexibilité des outils et des formations proposés sont fondamentaux. C'est un secteur qui a toujours été dynamique et soutenu par les institutions bruxelloises et ce partenariat public-privé fonctionne bien. Rester des leaders technologiques avec une qualité dans les soins de santé parmi les meilleures au monde, offre la possibilité d'attirer des patients dans le monde entier. Cette capacité va nous aider à continuer à développer notre technologie et à rester au sommet. »

 

Katrien Mondt : « L'innovation est très importante. Ainsi, on parle d'un ROI de 20 % pour chaque % de fonds publics donné à l'innovation ou la recherche. »

 

Les procédures en matière de subsides ne sont-elles pas encore trop complexes ?

 

 

 

 

Dimitri Van Rossum
 
 

 

 

Dimitri Van Rossum : « Les procédures ne sont pas complexes, elles sont méconnues ! Le public n'a bien souvent pas connaissance des subsides existants, et ceux qui savent qu'ils existent ne savent pas comment les obtenir. Ce manque d'information du public nous a poussés à créer un département Subsidia pour aider nos clients à aller chercher les subsides auxquels ils ont droit ; subsides d'autant plus indispensables pour les jeunes pour la création et la survie de leur entreprise naissante. Dans cette optique, je me réjouis de la réforme à venir en 2018 sur les lois d'expansion, qui deviendront des lois de développement économique. Il faut espérer qu'elles aideront les jeunes ainsi que la transition digitale des sociétés et la transmission des entreprises. Ce dernier aspect étant important, car la cession d'entreprises reste un sujet tabou, alors que de nombreuses entreprises seront à remettre en Région bruxelloise endéans les 10 années à venir. »

 

« Le secteur privé a bien entendu un rôle important à jouer dans l'économie bruxelloise : ainsi, nous avons fait le choix au sein du groupe d'avoir 3 banques régionales pour mieux répondre aux spécificités des demandes de la clientèle d'une région à l'autre. Ce recentrage au niveau régional porte ses fruits, car nous constatons une croissance significative du nombre de nos clients, ainsi qu'une croissance du nombre et des montants des crédits accordés. »

 

Serge Vilain : « Dans la région, de nombreuses initiatives sont prises pour aider au financement des sociétés. L'argent ne manque pas, mais ce qui manque, ce sont des projets crédibles. Depuis que le groupe KBC s'est adapté aux évolutions institutionnelles, il est celui qui finance le plus de petits projets dans la région. Néanmoins, il n'y a rien de plus inadéquat que d'encourager des porteurs de projet - jeunes ou moins jeunes - à se lancer dans l'entreprenariat sans attirer leur attention sur les difficultés qu'ils vont immanquablement rencontrer. Certes, il faut évoluer culturellement quant à la crainte de l'échec, mais sans pour autant encourager ceux dont on perçoit qu'ils ne remplissent pas les conditions pour avoir une chance de réussir. »

 

 

Bruno Lefébure

Bruno Lefébure : « Il n'y a rien de pire que l'immobilisme. Ceux qui prendront des risques avanceront, car le monde change à une vitesse constante. Lorsque nous avons décidé d'investir 400 millions pour construire un nouvel hôpital, nous avons choisi Bruxelles. On construit aujourd'hui de manière durable et beaucoup plus évolutive que ce qui a été fait dans les années 70. Par exemple, 80 % des zones des planchers - des dalles de béton - sont perforables, ce qui permettra ultérieurement de reconditionner ces bâtiments bien plus facilement. »

 

Dimitri Van Rossum : « Nous sommes optimistes et nous croyons en la Région bruxelloise. On y investit beaucoup, on y emploie beaucoup de Bruxellois, c'est un fer de lance où énormément d'apprentissages sont pratiqués. C'est un peu comme un laboratoire de la banque de demain. Depuis son lancement, KBC Brussels a engagé plus de 100 collaborateurs bruxellois, nous travaillons donc actuellement avec un groupe de plus de 400 personnes. »

 

Didier Gosuin : « Certains lieux communs sont lourds à porter lorsqu'on essaie de dégager une politique économique dans une région comme la nôtre. Ainsi, les banques et les pouvoirs publics seraient réticents à donner du financement, mais c'est une contre-vérité. Le problème, c'est que ce genre de cliché n'encourage pas les entrepreneurs à mesurer la difficulté de croissance et de pouvoir mener leur projet. Ce qui est essentiel dans une économie comme la nôtre, en éclosion permanente, c'est la qualité de l'accompagnement qu'on peut donner à une entreprise pour lui permettre d'arriver à maturité, afin de trouver ensuite les financements et les gérer de manière adéquate. Trop d'argent peut tuer une entreprise au départ. Les incubateurs, les centres d'entreprises, les associations volontaires, permettent à des entreprises de s'épauler, de regrouper leurs expériences. »

 

« Par ailleurs, la réforme totale des aides à l'emploi contribuera à encourager les initiatives : des 28 systèmes d'aide existants, il n'y en aura plus qu'un seul, clair, lisible et compréhensible. Avec, liée à cette mesure, une politique de formation des jeunes pour dynamiser les stages. »

 

Le dynamisme de Bruxelles est indéniable. Pourtant, plusieurs défis subsistent.

 

Didier Gosuin : « Un autre cliché est de dire qu'il y a un taux de faillite important à Bruxelles. Certes, mais le taux de création, lui, l'est encore plus ! Idem pour le nombre d'entreprises qui quittent Bruxelles, alors que d'autres entreprises se créent en permanence sur notre territoire. Il convient bien entendu de rester attentif à ces aspects-là, mais ce ne sont en aucun cas des marqueurs déterminants. Les marqueurs déterminants négatifs à Bruxelles, c'est notamment l'accessibilité, où il y a clairement un non-investissement condamnable dans le chef des gouvernements fédéraux successifs, qui n'ont pas pensé de manière cohérente à la mobilité inter-régionale. »

 

« Le deuxième danger, c'est l'économie en grande mutation, alors que la structure d'enseignement n'est plus du tout adaptée et trop rigide par rapport aux attentes de demain. L'investissement dans l'enseignement, c'est un investissement de type économique, car la qualification est clairement un facteur d'attractivité pour l'entreprise, bien plus qu'une fiscalité amoindrie, contrairement à ce qu'on prétend souvent. »

 
 
 
Philippe Matthis

 

Philippe Matthis : « Une ville durable est celle qui a réussi à optimiser ses transports de personnes mais aussi de marchandises. Alors que le problème de la mobilité revient constamment sur la table dans notre région, le Port de Bruxelles peut offrir une solution assez remarquable. Le trafic passant par le canal correspond quotidiennement à 2000 camions en moins dans les rues de la ville. Et le Port pourrait encore accueillir 1/3 de trafic par bateau en plus. Cet aspect mobilité rejaillit aussi sur l'environnement : 6 800 000 tonnes transportées en 2016, cela correspond à 95 000 tonnes de C02 économisées dans notre capitale. »

« Nous devons également être innovants dans d'autres secteurs en veillant à ce que la logistique urbaine intègre cette logique de la voie d'eau pour des trafics traditionnels, mais aussi en allant au plus près de l'entreprise, entre autres avec des centres de transbordement urbains. Les grands chantiers situés non loin du canal peuvent par exemple utiliser ce dernier pour évacuer les terres utilisées par voie d'eau. Aujourd'hui, la zone portuaire, c'est 350 entreprises qui produisent bon an mal an 12 000 emplois directs et indirects dans un secteur qui n'est pourtant pas le secteur traditionnel à Bruxelles. »

 

Bruno Lefébure : « La formation des infirmiers et du personnel soignant n'a pas changé fondamentalement ces 20 dernières années, par contre la technologie que ces gens vont devoir manipuler a évolué de manière exponentielle. La formation doit donc impérativement suivre et évoluer aussi vite que les technologies. »

 

Serge Vilain : « Nous vivons dans une société de communication où il est beaucoup plus facile d'expliquer qu'un train arrive en retard plutôt que tous les autres arrivent à l'heure. Dans le monde de l'entreprise, il faut par nécessité pouvoir être plutôt optimiste. Il est clair que les problèmes de mobilité impactent autant les entreprises que les particuliers. Des réponses partielles telles que le télétravail peuvent être apportées, mais ce n'est évidemment pas suffisant. »

« Quoi qu'il en soit, nous essayons, malgré ces difficultés, de propager une vision optimiste, car il faut encourager l'esprit d'entreprise. Malheureusement, nous sommes souvent confrontés à des gens trop peu qualifiés à cause de l'échec du système éducatif. »

 

Katrien Mondt : « Il faut en effet prendre des initiatives envers ces jeunes peu qualifiés. L'exemple de MolenGeek est révélateur : des projets prometteurs émanent d'une telle structure en-dehors du milieu scolaire traditionnel et donnent envie aux jeunes concernés de monter des projets et de travailler collaborativement à des problématiques dans leur propre réalité. »

 

Bruno Lefébure : « Il ne faut pas tout attendre du gouvernement. Les entreprises doivent aussi prendre leurs responsabilités en matière de formation, afin de maintenir les travailleurs à niveau. Garder les gens dans l'entreprise, c'est les garder au boulot, performants et productifs. Donner des subsides, c'est aussi exiger des entreprises qu'elles assument cette formation indispensable. »

 

Dimitri Van Rossum : « Nous essayons de trouver des alternatives aux problèmes de mobilité en étant disponibles par Skype, par téléphone ou encore par toutes nouvelles technologies existantes, mais, cependant, nous restons également disponibles par un réseau d'agences “One Stop Shopping”, qui sera d'ailleurs modernisé d'ici fin 2018. Il faut être positifs, mais aussi ne pas hésiter à le montrer ! Lorsqu'on reçoit une aide de la Région, on devrait en être fier, en faire la publicité. C'est tout de même une preuve de la confiance que témoigne la Région dans ses entrepreneurs. Sans occulter les difficultés existantes, soyons reconnaissants envers les organismes qui tendent la main aux entreprises. Autour de la table, nous avons tous la chance de travailler dans le soutien aux entreprises. »